3

— Deux maîtres d’œuvre sont responsables du projet : Pached et Montou.

Amonked remontait rapidement la large chaussée, imposant une allure que peu d’hommes étaient capables de soutenir longtemps.

Les quatre porteurs chargés de la chaise qu’il avait dédaignée se hâtaient derrière lui. Bak les avait surpris plus d’une fois en train d’essuyer leur front avec ostentation et de pousser des soupirs épuisés, mais non à cause de la chaleur de midi. Ils affichaient une résignation mêlée de bonne humeur devant la détermination de leur maître d’aller à pied, une particularité parmi ceux qui fréquentaient les couloirs du pouvoir.

— Deux hommes on ne peut plus différents, poursuivit Amonked. Pached montre un bon sens et un sérieux à toute épreuve. En revanche, on ne peut se fier à Montou. L’un et l’autre se valent toutefois par le talent et méritent des éloges pour tout ce que tu contempleras ici aujourd’hui.

— Senenmout, le favori de notre reine, n’est-il pas le maître d’ouvrage du Djeser Djeserou ?

Dès que le mot « favori » lui échappa des lèvres, Bak le regretta. Ce terme était courant chez les gens du peuple quand ils parlaient de Senenmout, mais, au palais royal, on le prononçait sans doute à peine plus haut qu’un murmure, tant il était impertinent.

Amonked expliqua d’un air amusé :

— Il supervise en effet l’ensemble des travaux, mais c’est un projet immense et Senenmout se trouve accaparé par une multitude d’autres obligations importantes.

— C’est pourquoi il t’incombe de soulager son fardeau.

— Il semblerait.

— Je vois.

Bak songea qu’il valait mieux abandonner ce sujet, cependant une lueur malicieuse dans les yeux de son compagnon le poussa à continuer.

— J’ai souvent entendu dire que lui seul avait conçu ce plan hors du commun pour le Djeser Djeserou. N’est-ce pas vrai ?

Dans le rire de l’intendant perça une pointe de cynisme.

— Les vestiges du temple funéraire de Mentouhotep s’étendent tout près du chantier. Le nouvel édifice les surplombe. Une fois que tu l’auras vu, je te parlerai du plan initial de Senenmout pour le Djeser Djeserou.

Bak scruta le sommet de la longue chaussée en pente, qui, au loin, aboutissait au site de construction. Cette voie spacieuse, au sol uni, permettait de hisser les matériaux et l’équipement depuis un canal jusqu’aux hauteurs de la vallée. Un paysage ondoyant de dunes d’or se blottissait au cœur d’un cirque naturel, une courbe majestueuse de hautes falaises où l’érosion avait façonné des projections pareilles à des tours. Pour bâtir la chaussée, on avait dû niveler les buttes de sable et les protubérances rocheuses, puis combler les dépressions afin que la déclivité soit douce et facile à gravir. Plus tard, on érigerait tout en bas un petit temple, l’allée serait pavée et flanquée de murs. Une rangée de lions de pierre à l’effigie d’Hatchepsout en borderait chaque côté.

Bak ne voyait encore qu’en partie le temple au fond de la vallée, où les falaises atteignaient leur point culminant. Une terrasse inférieure, partagée au centre par une rampe, était jalonnée sur une courte portion de colonnes en grès clair. Sur une seconde terrasse au-dessus, la moitié des colonnes était en place à chaque extrémité. Le temple se dressait au pied d’un escarpement formé par les éboulis des falaises vertigineuses, qui lui offraient une toile de fond mordorée. Bak fut impressionné. Le cadre n’aurait pu être plus grandiose, plus digne d’une puissante souveraine de Kemet.

Un peu au sud, sur une partie plus basse du terrain, des colonnes brisées et un tertre de pierre effondré subsistaient sur une terrasse envahie par le sable : le vieux temple funéraire de Nebhepetrê Mentouhotep. Enfant, Bak avait quelquefois joué entre ces colonnes, tandis que sa gouvernante priait devant l’autel de la déesse Hathor. La vallée était calme, en ce temps-là, comme il convenait à un lieu d’adoration. À en juger par la poussière qui s’élevait là-bas, il n’y trouverait ni le calme ni la tranquillité, désormais.

— Senenmout vient-il souvent ici ?

— Ainsi que je te le disais, mon jeune ami, c’est un homme vraiment très, très pris, ironisa Amonked, ses lèvres frémissant comme pour réprimer un sourire.

Le remarquant à peine, Bak poussa un long soupir de soulagement. Les sentiments de Senenmout à son égard n’étaient guère plus cordiaux que ceux de la reine.

 

— Comme tu le vois, le sanctuaire est presque terminé.

Pached, le maître architecte, s’écarta afin que Bak puisse admirer sur toute sa longueur la chambre étroite creusée à même le roc. L’espace confiné avait l’odeur des quatre hommes qui travaillaient à l’intérieur, transpirant dans la chaleur, peinant dans la lumière du soleil réfléchie du dehors au moyen d’un miroir. C’est tout juste s’ils eurent un regard pour le nouveau venu. Ils étaient trop occupés à ajouter de la couleur aux bas-reliefs muraux, sur lesquels Hatchepsout présentait des offrandes à diverses divinités. Bak ne s’attarda pas. Plus tard, il en examinerait les détails tout à loisir.

— Il en va de même des chapelles funéraires de notre reine et de son père, continua Pached, poursuivant rapidement sa visite guidée pour le moins sommaire du chantier.

C’était un petit homme frêle d’une quarantaine d’années, au front barré de rides profondes creusées par de perpétuels tracas.

L’architecte contourna un tas de gravats près d’un portique inachevé, qui, à terme, entourerait une cour à ciel ouvert au cœur du temple. Au pied des gravats, plusieurs architraves et des linteaux attendaient d’être placés au sommet de doubles rangées de colonnes à seize pans. Tout autour de cette cour centrale étaient disposés de gros cylindres de grès que l’on empilerait pour former de nouvelles colonnes. Des niches murales, de part et d’autre de l’entrée du sanctuaire, accueilleraient des statues d’Hatchepsout. Les travaux semblaient suspendus. On n’apercevait pas un seul ouvrier dans les parages. Bak ne comprenait pas cette absence d’activité.

— Où est Montou ? voulut savoir Amonked. Je tiens à ce que le lieutenant Bak le rencontre.

— Je ne l’ai pas vu de la matinée, répondit Pached d’une voix soudain sévère et tendue.

— Je l’ai averti la semaine dernière, indiqua l’intendant sans tenter de cacher son irritation. En pure perte, apparemment.

Bak observa les deux hommes. La rancœur et le mécontentement étaient des causes d’accident plus probables que les esprits malins. Amonked soupçonnait-il l’architecte absent de perturber les travaux, non de propos délibéré, mais par négligence ?

Les lèvres pincées, Pached franchit un portail du côté sud de la cour. Bak se retrouva dans une antichambre que l’on n’avait pas encore décorée et sur laquelle donnaient deux portes. Des miroirs judicieusement disposés renvoyaient la lumière du soleil vers les chambres intérieures.

— La chapelle funéraire de Maakarê Hatchepsout et celle de son père, annonça l’architecte d’un ton acerbe.

Bak ne se formalisa pas de sa colère, sachant qu’il n’était pas visé. Il jeta un coup d’œil dans les deux chambres. À l’intérieur de la plus petite, trois hommes taillaient avec minutie de délicats bas-reliefs représentant des mets succulents, tandis que, dans la plus grande, cinq peintres appliquaient des couleurs vives sur des processions sculptées de serviteurs portant des fruits et des légumes, des pièces de bœuf et des volailles. Si Bak paraissait indifférent à la discussion qui résonnait dans l’antichambre, il n’en perdait pas un mot.

— Montou affirme que son domaine à la campagne l’accapare beaucoup, dit Amonked.

— Cette propriété appartient à son épouse, qui en a hérité d’un premier mari. La seule tâche qui l’accapare, c’est de donner des ordres. À sa femme, à sa belle-fille et au scribe qui régissait déjà le domaine avant cette union. Ce sont eux qui travaillent aux côtés des serviteurs, pas lui.

— Son devoir est ici ; il doit venir chaque jour. Je le lui ai clairement fait savoir.

Remarquant Bak qui attendait, sur le seuil, de poursuivre la visite, Pached lui fit signe.

— Viens. Je t’emmène à la chapelle de Rê.

Il les conduisit au-dehors et ils longèrent le mur en construction, à l’avant de la cour. Au centre, une ouverture assez large pour laisser passer les grands traîneaux sur lesquels on charriait les pierres serait un jour transformée en portail. Un linteau et des montants de granit étaient posés à côté. Bak regarda le mur et le portique à moitié finis, stupéfait que la cour ne soit pas une véritable ruche. Pourquoi les travaux n’avançaient-ils pas ?

— Je suis fort tenté d’envoyer Montou dans le Nord, pour construire le temple de Pakhet, dit Amonked.

Le sanctuaire de Pakhet, la déesse-lionne, s’élèverait en plein désert, à l’ouest d’une capitale provinciale où la vie était essentiellement rurale. Ce n’était pas un lieu où un homme accoutumé à la vie luxueuse de Ouaset eût souhaité aller.

Le rire de Pached trahissait une certaine animosité.

— Je crois que rien ne lui conviendrait davantage.

Bien vite, l’architecte les fit passer par une porte au nord de la cour, puis à travers une antichambre au plafond soutenu par quatre colonnes à seize pans, et enfin dans une vaste salle où dix marches s’élevaient sur le côté d’un grand autel consacré à Rê. Elle était à ciel ouvert, ce qui permettrait aux prêtres de communier librement avec la divinité. Là encore, de magnifiques bas-reliefs aux couleurs éclatantes montraient Hatchepsout présentant des offrandes.

— Il ne manque plus à cette chapelle que des statues de notre souveraine, comme dans l’antichambre, précisa Pached.

Le trio regagna la cour, où Bak s’arrêta pour regarder autour de lui.

— Le Djeser Djeserou est en construction depuis cinq longues années, Pached, pourtant ce niveau est encore inachevé. Pourquoi les ouvriers ne viennent-ils pas finir le portique ?

Bak employa un ton plus tranchant qu’il n’en avait eu l’intention, mais le hochement de tête approbateur d’Amonked lui indiqua qu’il n’avait pas outrepassé son rôle.

— Les ouvriers…

Pached hésita, lança un coup d’œil à l’intendant et répondit :

— Bien. Puisque tu es venu pour découvrir la cause des nombreux accidents qui nous ont frappés, autant que tu entendes la vérité.

Il marqua une pause et fit une grimace qui exprimait son mépris.

— Les hommes craignent un esprit maléfique. Ils passent plus de temps à regarder par-dessus leur épaule, et à écouter des histoires de lumières dans la nuit et d’ombres étranges, qu’à exécuter la besogne pour laquelle ils reçoivent leur pain quotidien.

— Ils croient que cette partie du temple est plus dangereuse que le reste ?

Pached releva le menton d’un air supérieur.

— Si c’était le cas, ni les peintres ni les sculpteurs ne travailleraient ici !

— Il y a du vrai dans les paroles de Pached, intervint Amonked. Mais il omet de mentionner l’autre cause de ces retards. Senenmout a déjà modifié les plans plusieurs fois. Il songe à présent à faire de cette cour découverte une entrée à colonnade. Ainsi, les travaux ont cessé dans l’attente de sa décision.

Visiblement mal à l’aise, Pached garda les lèvres closes, refusant d’admettre qu’il avait tu une partie de la vérité plutôt que de blâmer celui dont dépendait son bien-être.

Amonked, plus impénétrable que jamais, observa l’architecte un bref instant, puis sortit devant ses compagnons et s’arrêta au sommet de la rampe de brique crue permettant de hisser le matériel jusqu’à cette partie du temple, la plus sacrée.

La vue était splendide : le vallon ensoleillé, blotti au pied des falaises, puis, au loin, une mosaïque de champs bruns ou dorés, de palmeraies et de jardinets verts qui dessinaient un large ruban le long du fleuve dissimulé par la brume de chaleur.

Ils se trouvaient sur la terrasse supérieure que Bak avait vue de loin. C’était en réalité un portique qui, une fois fini, s’étendrait sur toute la façade du sanctuaire. La double rangée de colonnes – la première à base carrée, la seconde à seize pans –, surmontées de linteaux, était coupée par un large vide au centre. Deux immenses statues peintes de Maakarê Hatchepsout sous l’apparence d’Osiris étaient érigées contre les colonnes extérieures situées le plus au nord. Des effigies identiques seraient placées tout le long du portique, contemplant le lointain aux yeux du monde entier.

Bak observa la colonnade inférieure qu’il avait distinguée de la chaussée. De part et d’autre de la rampe, qui, supposait-il, deviendrait plus tard un escalier, on édifiait deux rangées de piliers pour constituer un portique. Seuls quelques-uns avaient atteint leur hauteur définitive. Le plafond, une fois terminé, formerait une vaste terrasse découverte devant la colonnade supérieure, qui se dressait au-dessus et un peu en retrait du mur de soutènement.

Devant le premier niveau, le terrain en pente avait été arasé pour créer une sorte d’esplanade. Au nord, on excavait le versant de la vallée et le léger escarpement au pied de la falaise, et l’on bâtissait un mur pour étayer la paroi. Un autre, construit au sud, maintiendrait en place la terre et les gravats provenant de l’excavation, qui seraient utilisés pour surélever la partie basse.

Des pierres brutes arrivées de la carrière et des blocs grossiers, dont la destination était indiscernable, partageaient la terrasse avec des cubes de pierre qui deviendraient des piliers carrés, des tambours d’où naîtraient des colonnes polygonales, des dalles rectangulaires pour les linteaux et les montants, les architraves et les entablements. Çà et là, tantôt solitaires et tantôt en groupes, se dressaient des dizaines de statues d’Hatchepsout à diverses étapes de réalisation, du bloc dégrossi à la silhouette assise ou debout. À l’est, où l’esplanade s’affaissait pour se fondre dans le paysage, les vestiges d’un vieux temple en brique crue, délabrés et croulants, disparaissaient peu à peu sous la nouvelle construction.

Parmi les pierres, des artisans façonnaient ou polissaient des parties de colonnes et de statues, et des manœuvres s’affairaient. Les ouvriers expérimentés habitaient dans des villages en dehors de la vallée, au bord de la plaine alluviale, tandis que les autres vivaient dans des cabanes bâties dans une dépression entre le Djeser Djeserou et le vieux temple de Mentouhotep. Ces derniers venaient des quatre coins de Kemet ; une fois les moissons rentrées, ils s’étaient trouvés libres de servir leur souveraine. On les avait enrôlés afin de haler des pierres, creuser des fossés, construire des murs. Par leur travail, ils remboursaient leurs dettes ou celles des nobles dont ils occupaient les terres, ou bien ils réparaient une offense contre la déesse Maât.

Aux deux extrémités de l’esplanade, des hommes travaillaient sur des murs de soutènement ; au nord ils creusaient la pente, au sud ils taillaient et posaient les blocs de pierre. Une file irrégulière d’adolescents transportait la terre et les gravats dans des paniers de ceux du haut à ceux du bas. D’autres jeunes garçons passaient parmi les hommes avec des ânes chargés d’outres d’eau. Plus d’une centaine d’hommes et de gamins sifflaient, s’esclaffaient, s’interpellaient ou bavardaient sans craindre les esprits malins, du moins à la lumière du jour.

Un homme presque nu, un ouvrier, à en juger à la poussière et à la sueur dont il était couvert, monta précipitamment la rampe en brique crue mélangée à du sable, de l’argile et des éclats de calcaire qui s’élevait de l’esplanade jusqu’au mur de soutènement sud. Il courut entre les pierres, attirant tous les regards, faisant taire les rires et les conversations. Bouleversé, il s’arrêta près des colonnes et cria :

— Pached ! Je dois te parler. Immédiatement !

L’architecte regarda l’ouvrier, puis Amonked, et parut l’image même de l’indécision. L’intendant d’Amon était un éminent fonctionnaire, mais le message de l’ouvrier était peut-être aussi urgent que celui-ci semblait le croire.

— Va le rejoindre, dit Amonked. Nous t’attendrons ici.

Pached s’éloigna hâtivement avec l’ouvrier, et bientôt tous deux disparurent derrière le mur sud.

— Un autre accident ? interrogea Bak.

— Je prie pour que ce ne soit pas le cas.

 

Ils avancèrent jusqu’à la partie sud de la colonnade et tentèrent de voir où Pached était allé. Grâce aux caprices de la construction, ils avaient une vue plongeante sur la nouvelle chapelle d’Hathor et les quatre hommes posant les pierres de fondation, mais un pan de mur les empêchait de distinguer la terrasse à la base du remblai. Une dizaine d’ouvriers gardaient les yeux fixés dans cette direction et parlaient entre eux, mais Pached était introuvable. Amonked ne voulant pas intervenir à moins d’être sollicité, Bak se résigna à attendre.

Debout au bord de la terrasse, il contempla le temple en ruine de Mentouhotep. Celui-ci était fidèle à ses souvenirs, et pourtant très différent. Le tertre de décombres au centre était plus bas, les colonnes intactes moins nombreuses, et aucune n’avait plus la hauteur d’antan. Deux hommes passaient parmi les ruines et, même de cette distance, on voyait qu’ils cherchaient des pierres susceptibles d’être retaillées et réutilisées. Au moyen de leviers, une petite équipe d’ouvriers installait les blocs qu’ils avaient choisis sur des bascules de bois, grâce auxquelles ils les hissaient sur des traîneaux. Une autre équipe les halait du vieux temple au nouveau chantier.

Amonked lui montra le centre des ruines.

— Tu vois ce monticule de pierres qui était peut-être une pyramide ? Ces trois rangs de colonnes renversées et brisées qui formaient jadis une allée couverte, tout autour ? Et le mur ceignant ces colonnes ?

— Je les vois, intendant.

— Ceci, mon jeune ami, est exactement le plan de départ de Senenmout. Mêmes dimensions, même forme, mais bien en avant de l’ancien temple. De toute évidence, il n’avait pas cherché l’inspiration très loin.

Bak eut la nette impression qu’Amonked ne partageait pas l’affection de sa cousine pour Senenmout.

— Les travaux avaient-ils commencé ?

— Une centaine d’hommes ont œuvré ici durant des mois. Quand ils sont rentrés chez eux pour les récoltes, il a modifié son plan. Je ne suis pas certain de ses raisons. Ma cousine est venue ici, et peut-être a-t-elle suggéré quelque chose de plus auguste, de plus unique.

— Intendant !

L’ouvrier qui était venu chercher Pached s’était campé entre les colonnes, au-dessous d’eux.

— Pached aimerait que tu viennes le rejoindre avec le lieutenant Bak. Il dit que l’affaire est urgente au plus haut point.

 

— Bata a découvert un corps dans un ancien tombeau. Celui d’un homme, frappé par-derrière.

Pached indiqua d’un regard hâtif un ouvrier fin comme un roseau, si tremblant qu’un autre devait l’aider à presser une cruche de bière contre ses lèvres. Ils se trouvaient devant un orifice creusé dans le sable, près du mur de soutènement. Pached avait les joues blêmes et paraissait accablé.

Jamais un homme mort et enterré depuis longtemps n’aurait provoqué d’aussi vives réactions.

— Le décès est récent ? demanda Bak.

— Oui, du moins il me semble.

— Qui est-ce ? interrogea Amonked.

— Je ne sais pas ; je ne m’en suis pas trop approché. Bata non plus, d’après ce qu’il m’a dit.

Bak rendit grâce à Amon. Ainsi, il avait une chance de découvrir des traces du meurtrier. Mais peut-être devait-il plutôt remercier le prétendu esprit malin d’avoir tenu à l’écart tous ceux qui, sans lui, auraient pu brouiller les empreintes.

— J’aurai besoin d’une bonne lumière, dit-il, les yeux fixés sur l’ouverture enténébrée.

Le chef d’équipe responsable de la construction du mur, un petit homme massif nommé Seked, envoya un ouvrier chercher une torche neuve. Son air sombre et sa tendance à caresser la vilaine cicatrice qui barrait son front révélaient que son sang-froid n’était qu’une apparence.

Les compagnons d’Apou, une douzaine d’hommes couverts de sueur dont les traits exprimaient autant la surexcitation que l’inquiétude, formaient un demi-cercle à distance respectueuse. Ceux que Bak avait vus récupérer les pierres dans l’ancien temple arrivaient à toute allure. Quelques autres se rassemblaient au sommet du mur de soutènement. D’ici à la fin de la journée, tous les bâtisseurs du Djeser Djeserou auraient répété l’histoire sans se lasser, en l’enjolivant un peu plus à chaque fois. Bak prit soin de dissimuler sa contrariété ; s’il voulait résoudre ce mystère, il aurait besoin de leur bonne volonté.

Il s’approcha du puits dans lequel il devait descendre et scruta les ténèbres. Situé au bout du monticule de terre et de gravats qui composait la terrasse, il se trouvait sur le tracé du mur. Le sable tout autour était tassé.

Bak comprit que le tombeau était ouvert depuis un certain temps et que les hommes avaient fini par ne plus en avoir peur.

— Quand Apou y est-il entré ? demanda-t-il.

Seked s’avança.

— On devait continuer le mur, lieutenant. On pensait combler le puits aujourd’hui afin de bâtir par-dessus.

— Je leur en avais donné l’autorisation, confirma Pached. Ce tombeau n’ayant jamais été terminé ni utilisé, les prières d’un prêtre n’étaient pas nécessaires.

Le chef d’équipe contempla d’un air morne l’ouverture béante.

— Je me suis dit qu’il valait mieux vérifier avant de le boucher. Un ouvrier paresseux aurait pu se cacher là-dedans pour piquer un somme.

Bak l’approuva d’un signe du menton. Lui aussi aurait tenu à s’assurer que personne ne resterait prisonnier sous terre.

— Quelqu’un doit descendre avec moi, dit-il en fixant Pached. Quelqu’un qui connaisse au moins de vue tous ceux qui travaillent dans cette vallée.

Lentement, avec réticence, l’architecte hocha la tête.

Les ouvriers revinrent en courant avec une torche enflammée, dont Bak se munit avant de se diriger d’un pas ferme vers le tombeau. Il n’avait pas droit à l’hésitation. Pas le temps de laisser germer dans son cœur le minuscule grain d’appréhension qu’il ressentait, ou de donner aux ouvriers la satisfaction de penser qu’il partageait leurs craintes superstitieuses.

Élevant la torche devant lui pour trouver son chemin, il descendit une volée abrupte de marches irrégulières. Il gardait la tête basse pour ne pas se cogner contre le plafond grossièrement taillé. Il entendait derrière lui la respiration lourde de Pached. Le boyau était si bas qu’ils durent se courber. Au fond, il s’aplanissait et s’incurvait peu à peu sur la droite. En largeur, on n’aurait pu y faire deux pas ; l’atmosphère était chaude et confinée. Bak inclina la torche vers le sol pour examiner la fine couche de sable qui couvrait la pierre. Deux séries de pas venaient et repartaient, l’une laissée par des sandales, l’autre par des pieds nus : celles de Pached et d’Apou, à coup sûr. Si des traces antérieures avaient subsisté, ils les avaient détruites sans le vouloir. Par endroits, Bak distinguait de courtes indentations près des parois. Au début elles l’intriguèrent, mais ensuite il comprit que c’était l’empreinte des patins de bois d’un traîneau.

Il avait parcouru moins d’une trentaine de pas au-delà des marches quand il vit le corps, gisant sur le côté, le visage tourné vers le mur qui marquait la fin du boyau. L’arrière du crâne, ensanglanté, luisait d’un éclat sombre sous la lumière de la torche. L’odeur de la mort, bien que ténue, était omniprésente. Les traces d’Apou et de Pached s’achevaient à l’endroit où Bak s’était arrêté ; là, ils avaient aperçu le mort et s’étaient enfuis.

Le policier avança lentement, scrutant le sol. Excepté une indentation guère plus longue qu’une paume laissée par le traîneau, le sable était lisse, intact. L’assassin avait effacé ses traces. Bak s’agenouilla près du corps et se retourna. Pached était resté quelques pas en arrière, de grosses gouttes de sueur sur le visage. Il faisait chaud dans le conduit, mais pas à ce point. L’architecte avait peur.

Bak reporta son attention sur le cadavre. Le sommet du crâne, fracassé, n’était plus qu’un magma de chair et de sang séché où grouillaient les mouches. Le corps était flasque, la chair pâle commençait à enfler. L’homme semblait mort depuis un certain temps, mais, dans la chaleur du tombeau, la décomposition devait être rapide. Peut-être avait-il été assassiné tout récemment, voire la nuit précédente.

— Qui est-ce ? murmura Pached.

Retenant son souffle, Bak posa les mains sur le corps inerte et le tourna sur le dos. Une nuée de mouches s’éleva. Bak déglutit et s’obligea à se concentrer sur l’aspect physique du défunt. Il était de taille moyenne et d’âge mûr ; la graisse empâtait légèrement ses muscles et ses traits séduisants. Il portait le pagne long des scribes et des bijoux raffinés en perles multicolores, sans doute coûteux.

— Approche, Pached. Tu dois me dire son nom.

Au bout d’un long silence, il entendit un crissement de sandales sur le sable. L’architecte se pencha, les yeux rivés sur le corps, puis étouffa un cri.

— Loués soient les dieux ! C’est Montou…

« Quelle étrange réaction ! » songea Bak.

— En es-tu bien sûr ?

— Nous travaillions ensemble au Djeser Djeserou depuis plus de cinq ans. Je le reconnaîtrais entre mille.

 

— Montou… soupira Amonked. On ne peut pas dire que je l’appréciais beaucoup, mais finir ainsi… Une abomination.

Bak considéra les hommes qui formaient un demi-cercle à bonne distance du tombeau. D’après l’importance de la foule, chacun au Djeser Djeserou avait délaissé sa besogne pour venir voir par lui-même ce qui s’était passé. La plupart d’entre eux se parlaient à voix basse, se répandant en suppositions concernant la victime et la manière dont elle avait péri. Quelques-uns, à l’avant, restaient silencieux pour essayer d’entendre ce que disaient l’officier de police et le gardien des greniers d’Amon.

— Donc, il n’aurait pu faire une chute et se fracasser le crâne sur une pierre ? demanda Amonked, non pour la première fois.

— Il a été assassiné, intendant. On l’a frappé par-derrière.

Amonked jeta un coup d’œil vers les ouvriers attroupés.

— Je crains qu’ils ne voient là un prolongement de la série d’incidents que nous avons connue. Plus sérieux, certes, mais de la même sorte. Es-tu certain… ?

— Il n’y avait, dans le boyau, aucun obstacle sur lequel il aurait pu trébucher. Le sol était uni et les parois, malgré leurs aspérités, ne présentaient pas de reliefs assez saillants pour lui briser le crâne.

Mais Amonked demeurait sceptique, ou plutôt refusait de se laisser convaincre.

— Il n’avait presque pas de sang au-dessous de lui, continua Bak. En revanche, j’ai trouvé les traces d’un traîneau, alors que Seked m’a assuré qu’il n’en avait pas envoyé dans ce tombeau. J’en déduis que Montou a été tué ailleurs et qu’on a tiré son corps jusqu’ici. La construction du mur sud avançait ; tout le monde savait que le puits serait bientôt scellé à jamais. Quelle meilleure cachette, pour se débarrasser d’un cadavre ?

Le garde chargé d’accompagner le défunt jusqu’à la Maison des Morts reparut dans l’escalier de la sépulture. Le silence s’abattit sur la foule. Le garde dit quelques mots à Pached, qui attendait en haut des marches, puis se retourna pour parler aux hommes dans le puits derrière lui. Le message étant transmis, il remonta vers la surface. Deux ouvriers désignés par Pached sortirent en titubant. Ils portaient la litière sur laquelle ils avaient fixé le corps de Montou. Sur la suggestion de Bak, ils s’étaient munis d’une longueur de lin pour recouvrir le mort, et pourtant les mouches les entouraient. Tous deux avaient le teint verdâtre, et Bak savait exactement ce qu’ils ressentaient.

Des murmures s’élevèrent de toutes parts ; les prières prenaient la place des conjectures. Le garde adressa un signe de tête à Bak et à l’intendant d’Amon, puis, suivi des porteurs, se dirigea vers le cercle de curieux et la rampe qui les ramènerait en haut, sur la terrasse. Quelques hommes s’écartèrent. Pendant que les deux ouvriers passaient avec leur macabre fardeau, les autres se démanchèrent le cou pour ne rien manquer du spectacle, dans l’espoir de glaner encore de quoi alimenter les ragots.

 

Amonked saisit Bak par le bras comme s’il avait besoin d’un soutien et, ensemble, ils traversèrent à leur tour l’attroupement. Ce ne fut qu’au sommet de la rampe, au milieu des statues d’Hatchepsout, qu’il lâcha son compagnon.

Il s’effondra sur le visage colossal de la reine, emmaillotée tel Osiris pour l’éternité et reposant sur le dos dans le sable.

— Par la grâce d’Amon, j’ai fait preuve de bon sens en m’adjoignant ton aide ce matin, lieutenant. Je vais pouvoir affirmer en toute honnêteté dans mon rapport à Senenmout et à ma cousine que j’ai la situation bien en main.

— J’espère être à la hauteur de tes espérances.

— Quant à cela, j’en suis sûr. J’ai une absolue confiance en toi. Non seulement tu arrêteras le meurtrier, mais tu découvriras la cause des accidents qui accablent le Djeser Djeserou. Et tu réduiras au silence toutes ces sottises au sujet d’un esprit malin.

La responsabilité était lourde. Bak adressa une prière silencieuse à Amon afin que ses épaules soient assez fortes pour l’assumer. Puis, son regard tombant sur les traits sculptés sous le séant d’Amonked, il en ajouta une autre, tout aussi fervente, afin que l’intendant d’Amon respecte sa promesse de s’interposer entre la reine et lui.

Le souffle de Seth
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